entretien pour le bulletin Houellebecq

By David Kersan

“Tout n’est pas perdu : restent les barbares.”
Emil Cioran


Michel Meyer : David Kersan, vous êtes l’agent littéraire de Maurice Dantec et également le directeur du webzine Ring. Stylistiquement il apparaît que Michel Houellebecq se situe aux antipodes de Maurice G. Dantec, leurs préoccupations sont également très différentes, l’un se réclamant du christianisme pendant que l’autre cultive une sorte d’athéisme sauce bouddhiste. Ils sont cependant de la même génération, ont tous deux bousculé l’establishment littéraire français au point de se faire labelliser « nouveau réac » il y a quelques temps; en outre ils tous les deux le talent de saisir, dans des registres très différents, l’esprit du temps. Comment percevez-vous ces deux écrivains ?

David K. :Michel Houellebecq et Maurice Dantec ont su frapper l’illusion ou d’autres frappaient d’illusions et de mirages le désert malsain de notre époque. Ils ont su dressée la beauté au coeur des usines qui s’effondrent, au coeur des sous-terrains principes de réalité, au coeur de l’inévitable solitude, de notre collective perdition, de l’effritement dynastique, de la foi, du mythe, de l’effondrement vital, de notre corrélative et subséquente haine de la vie, au coeur de l’inopérabilité tragique des nihilismes. La littérature de Michel Houellebecq, d’une certaine façon, atteste de notre propre disparition. Chez lui, la Vérité est triste. Chez Maurice Dantec, la vérité est déportée dans une fractale transcendantale, sur un parallèle Nietzschéen – la vie est quelque chose qui doit être dépassé - et sur un parallèle Divin – l’accès à la cime est évidemment après le monde physique. Vies médiatiques incarcérées dans un système ennemi de la vérité, vies personnelles dont l’ombre portée flotte sur un Internet qui nous aura irrémissiblement séparés, Houellebecq dresse la vie dans l’angle mort d’un mur de cendres, poussières encore, de nous, après avoir rencontré les murs de cette vie, tous enveloppant l’inéluctable direction que prennent les êtres humains en vieillissant, celle du dernier paradigme, celle de la nécessaire, naturelle, existentielle, et toute secrète solitude.

Je me souviens du texte inouï sur la solitude, texte signé Houellebecq sur son site officiel, dont le titre est plus qu’évocateur et selon moi sous-titre générique de toute son oeuvre, même la plus poétique, la plus résistante : « Mourir ». Je me souviens de la force d’inertie de ce texte, la vigueur du Néant déferlant à chaque ligne. Je me souviens de ses mots sur ce pauvre type qu’est Demonpion, l’auteur de la Biographie non autorisée. Ce texte devrait servir de prolégomène ou de conclusion sensationnelle à toute immersion dans son oeuvre, parce qu’il est début et commencement, parce qu’il le précèdera toujours et l’achèvera inéluctablement.  Maurice Dantec avait d’ailleurs réagi à France Inter face au petit journaliste inquisiteur. « En quoi les chagrins d’un écrivain, les drames de sa vie regardent le grand public ?  En quoi son intimité regarde le lecteur ? ». Demonpion de sermonner « Parce que Houellebecq se met en scène, parce qu’il est sur de nombreux plateau, il ne se contente pas d’une petite promotion ! » puis Dantec de reprendre « Et alors ? Pourquoi faire le minimum ? Pourquoi n’aurait-on pas droit de faire le Maximum ? Je fais le maximum pour vendre mes livres. En quoi cela impliquerait un désir de gloire et de médiatisation sur l’intime de ma vie ? ». Enfin, Demonpion en substance « Dis donc, vous avez l’air contre les biographies non autorisées… ça me donne envie d’en faire une sur vous maintenant !». Je laisse vos lecteurs se délecter de cette réponse à la hauteur du triste personnage qu’est Demompion.

Cela étant, Houellebecq, par sa littérature agissante, allant creuser avec la plus cruelle des précisions dans les gouffres de notre condition, ne pourra jamais se faire véritablement pardonner, quoi qu’il puisse décider littérairement. Il ne pourra jamais se faire pardonner d’avoir renversé et écrasé autant de paradigmes vitaux dans les masses humaines que son oeuvre a travaillé au corps et finalement dans sa condensation, authentiquement désespéré.  En anéantissant les fondations, les ressorts même de l’énergie vitale, de l’envie, de l’espoir, en insérant la platitude et la lassitude dans les mouvements-clés des cimes de l’existence, je dois admettre que j’envisage de plus en plus ses livres comme autant de vengeance contre sa vie, contre ceux qui l’ont déçu aux origines de son existence, contre nous tous, puis pour terminer contre sa propre ivresse. Cette impossibilité de pardon est intimement mélangée à son immesurable intelligence, son instinct, sa lucidité, donc associée à la très forte conscience de ce qu’il pouvait provoquer sur le lecteur attentif, donc à son entière responsabilité.  La beauté de son verbe, la douceur avec laquelle il met votre voyage en marche, la finesse du geste levant cet invisible glaive juste au dessus de vos illusions ;à ce titre et comme pour Kafka, sa littérature est un crime parfait. Pour matérialiser ce que j’écris, vous n’avez qu’à contempler les effets d’une parution Houellebecq en Europe, le choc social que cela entraîne parmi les populations, les regroupements massifs de lecteurs à vif lors d’une lecture, ses conséquences directes sur le cortex collectif. La verticalité, l’inventivité de sa poétique et son travail unique à l’abîme place Houellebecq parmi les quatre ou cinq plus grands écrivains de cette planète, tous auteur du crime parfait. Baudelaire a évidemment lui-aussi infusé son propre venin, mais derrière son travail sur le mal gisait une hybride et intense lumière que son art électrifiait, celle d’un immuable fond sonore, fond de joie pure infiltré au coeur du mal, variété de lumière inversée qui soutenait le Mal jusqu’à la pointe acérée de son amplitude et implacable assiduité. Cette lumière irradiait ses chemins transversaux dans l’Abysse de la Laideur, de la Vermine. Houellebecq, de son côté,  a réussi à éteindre la lumière, anéantissant la source vivante du Bien et du Mal, propulsant inlassablement la vie dans une éternelle et vaine tentative, répétitive, de rallumer l’interrupteur, lui-même émettant une lumière d’une intensité toujours plus hésitante, toujours plus faible. Pensiez-vous avoir une existence individuelle ? Pensiez-vous avoir une vie unique ? Des sentiments uniques ? Ne pensiez-vous pas être irrémissiblement dirigé vers le néant ? Pensiez-vous votre vie vierge de gouffres ? Pensez-vous être ignoré par le chaos ? Par son classicisme et sa littérature du quotidien, sa façon d’infuser l’art dans un supermarché, au coeur d’une misérable infidélité, d’un acte médiocre ou tout simplement quelconque, il crée une caisse de résonance plus forte que celle de Dantec, mais trouve par là-même ses propres limites.  J’estime qu’il avait presque tout dit avec Extension du domaine de la lutte, qui reste pour moi son chef d’oeuvre absolu, avec Les Particules. A cette époque, on sent la haine intacte, brûlante, absolue contre chacun des personnages, contre lui-même, foudre inaltérée, universelle et pourtant économe sur la longueur de la démonstration. Ce nerf a perdu en tension au fil de son oeuvre, cet art si nerveux à son décollage, celui d’égaliser les émotions, les creuser, les niveler, ses intercessions de platitude, de relativismes obscurs, voire de suspicions au coeur même des plus fortes impressions d’une vie. En cela, son dernier livre me fait l’effet d’une sorte de déclin nerveux, même si la construction narrative s’est perfectionné, indiscutablement. Oui, La Possibilité d’une île est son meilleur livre. Il fonctionne, se tient magistralement, est très riche. Mais ça n’est pas son plus implacable. D’une certaine façon, quelque chose de pur a disparu de son verbe pour revenir, je le ressens intuitivement, l’habiter lui, en tant qu’homme. Je me souviens, à la lecture de ces deux premiers ouvrages, de cet immédiat sentiment d’être envahi par l’état de survie d’un auteur, perforé par le pic de sa crise. D’ailleurs qui n’a jamais ressenti cette douce et douloureuse perdition rouler en soi à la lecture d’un seul de ses livres ? En cela, il est le seul avec Dantec a avoir attaqué directement, frontalement, c’est à dire en secret, le Cortex même du peuple de nos sociétés occidentales. En cela, il mérite le Saint titre d’écrivain. Et quand j’écris que Michel Houellebecq ne pourra jamais se faire pardonner, je parle autant de son travail admirable de vérité, sur le nihilisme radical de l’époque post-moderne que des dégâts orchestrés sur son public, en passant par le vieux lecteur cynique au jeune homme de vingt ans encaissant la totalité de son oeuvre, avalant et intégrant d’un seul coup le venin de ses théories du néant. A vingt ans, nous nous sentons capable de renverser un monde, de faucher ses imperfections, chargé d’illusions sur lui, ses infinités inédites, sur nous-même et sur l’autre, illusions évidemment moins nombreuses au fil des années, sur soi, sur lui et sur l’autre. Lire Houellebecq à vingt ans, le lire jusqu’au bout, est un acte suicidaire. Donc un véritable acte littéraire, un acte contre la vie, un acte de retrait manifeste et d’abandon.

Son sens aigu du chaos associé à une intelligence cardinale, panoramique, un sens de la formule utilisant tous les ressorts du nihilisme pour créer finalement un humour tonique, voici les conditions-cadres de l’élévation de l’oeuvre de Houellebecq et son issue humoristique envisageable et finalement assez saine tout compte fait. Houellebecq a réussi à nous plonger dans les sous-sols de sa réalité, nous implantant son désespoir subjectif en réalisant l’acte génialement terroriste, donc impardonnable, de nous le faire envisager comme une névrose objective, une angoissante fatalité collective, ancestrale, ontologique. En cela, j’y perçois un très fin face à face avec l’existence et le Créateur, indicible vengeance sur la vie elle-même, la prenant de face, ses livres comme autant de jugements derniers sur cette vie sans Dieu, abandonnée par lui, cet Absent, cette vie traîtresse de ses promesses non tenues, cette vie où peu de choses réellement belles existent, j’entends sans l’intermédiaire esthétisant opéré par l’être humain du 21ème siècle, lui, ce sous-être, l’ectoplasme post-moderne.

Dantec, par son verbe, son imagination interminable, sa cryogénisation du réel et le renversement du nihilisme, me fait l’effet d’un astéroïde frappant la Terre décidé à arracher les hommes du sol, de ce chaos asphyxiant, à les déraciner du Grand Parc SS de la pensée unique. En cela, il est d’une certaine manière une forme de voie libératrice à Houellebecq car l’étincelle de son verbe naît à la jonction du nihilisme lui-même, de leur transfiguration. Maurice G. Dantec est un écrivain qui sur ce point est supérieur à Michel Houellebecq. Dantec est un être du perpétuel recommencement, un être porteur de transcendance, à la différence de Michel Houellebecq qui, au contraire, regarde patiemment, silencieusement les dernières ruines s’effondrer. En cela et à la différence de Dantec, il n’est pas réactionnaire. Être réactionnaire c’est vouloir rétablir un ordre pré-existant, censé être meilleur. Chez Houellebecq, il n’y a pas d’ordre antérieur supérieur. L’effondrement gît en latence, lové sournoisement même dans les époques les plus solaires de notre Histoire. American Black Box, le troisième tome du Théâtre des Opérations de Maurice G. Dantec, à paraître en janvier 2007 chez Albin Michel sera la dernière parole de Dantec sur notre époque. Ensuite, son silence sera total. Et l’Apocalypse de Saint Jean pourrait être l’écho de ce silence  :

« Ainsi puisque te voilà tiède, puisque tu n’es ni froid ni chaud, alors je vais te vomir de ma bouche ».


Novembre 2006, Paris -

MM : Un échange transcrit et publié entre MH et MgD pourrait-il avoir un intérêt selon vous ?

Je pense qu’il serait le plus grand face à face réalisé depuis un demi-siècle. Duel au soleil des catacombes, au coeur de l’élasticité du néant et de l’infini.  L’ultraréalisme d’un Houellebecq, sa très sourde intransigeance face à la véritable beauté, son fin sentiment sur la fatale destination et célébration de l’homme ; l’utra-empirisme d’un Dantec, sa puissance hors du commun, son très saint travail à la racine, sa liberté absolue, sa main baguée d’astres écrasée sur les ruines de ce pays, son extension artistique. Le face à face de deux authentiques destins, de deux insondables, de deux points cardinaux capables de renverser des mondes entiers du bout du clavier, de créer la terreur absolue au bout de quelques lignes, de dresser des villes, des mondes, des univers, des chutes à jamais libres et de vertigineuses aventures. Ce duel, déjà en soit, cache des cimetières à perte de vue, des milliers de faux arts, de vision dénuée de tout sens politique, sans dessein, sans saisie, insultant Emil Cioran à chaque page sur la nécessité d’un livre de renverser une vie, des auteurs évidemment assassinés, morts-né, ceux de la reconnaissance immédiate, ceux des marchés calibrés, les ennemis du Verbe, de l’invisible, de la grotte sacrée que doit emprunter tout lecteur lisant un livre digne de ce nom.

MM : Votre activité d’agent littéraire vous donne une vision globale et synthétique du paysage littéraire contemporain ; y’a t-il d’autres mondes, d’autres définitions, d’autres visions ayant un intérêt et susceptibles d’émerger ces prochains temps ?

Je ne suis pas un agent littéraire à la française. Je m’occupe des contrats évidemment mais je travaille également la partie graphique des romans, les quatrièmes de couverture, la présence des écrivains aux festivals, des adaptations cinémas, des traductions,  etc. J’ai un rôle de conseil permanent, mais je ne suis pas là pour aider de jeunes ou moins jeunes auteurs à publier leur premier mauvais roman. Récemment, un homme étrange m’a demandé de faire préfacer son livre par Maurice Dantec pour passer outre le refus des éditeurs et accèder enfin à la publication globale de son manuscrit, via la préface Dantec. C’était selon ses mots, “sa dernière chance”. Ce statut d’écrivain fascine et doit donner l’illusion d’arracher panoramiquement la vie de l’auteur au désastre. Une attention plus appuyée devrait pourtant les faire douter. La littérature creuse, brasse des forces en mouvements, engouffre, esseule ceux qui n’ont pas la vocation à supporter l’interminable pression des écrivains de race. Ainsi, je ne donne pas suite à 80% des manuscrits que l’on m’envoie pour la bonne et simple raison que je ne suis pas là pour manipuler l’éditeur, pour forcer la publication. Je suis présent pour déposer mon énergie là où la littérature saigne par océans, là où un auteur me touchera dans sa démarche, dans son histoire personnelle, dans son verbe, dans son authenticité, dans sa puissance, dans son rapport à l’adversité. Je parle de Dantec, du téméraire Messaoud Bourras, du sensoriel Del Valle, du flamboyant Costes (avant que je ne soulève la façade), de l’irréelle Eliette Abécassis dont je suis l’agent depuis la rentrée 2006 et d’autres qui illuminent de nouvelles perspectives. Je vais commencer un journal intime dès septembre, racontant ces cinq dernières années et le fil de ma vie en cours, cinq années en Backstage, cinq années de face à face avec les éditeurs, les journalistes, de brillants lecteurs,  les producteurs, les pouffiasses prêtes à tout pour voir leur premier pet germanopratin publié, les auteurs fréquentés, les bienveillants, les anges-gardiens, les artistes de l’ombre, les pathétiques désoeuvrés des blogs et autre forums fielleux de l’Internet, les jaloux, les généreux, les dévoués, les fidèles, les amitiés et les amours rencontrés. La littérature fut l’abandon des deux derniers siècles. Aujourd’hui, un Céline, un Proust, un Balzac auraient les pires difficultés à se voir publier à haut tirage, voire à bas tirage. Nous vivons, avec Houellebecq et Dantec, l’ère des ultimes écrivains. Leur mort les portera plus loin que leurs prédécesseurs car ils auront été les derniers horizons volés au désert. Ils deviendront, ce jour-là, d’authentiques et d’irradiantes Légendes. L’édition vit une dérive du tout économique, du tout consumériste. L’art en général suivra de manière exponentielle cette dérive. L’oblique ? Je crois qu’un cinéma de race va naître de cette nouvelle fractale, un cinéma du rasoir, du secret, pour l’instant presque exclusivement asiatique, ultime salle noire de nos désirs quand la vie sera devenue, par l’écrasement des comportements et des exigences, aussi surprenante qu’une commande chez Pizza Hut.

MM : Je suis un lecteur régulier du Ring, vous annoncez sur le site la cessation imminente de vos activités, pourquoi ? Avez-vous d’autres projets en vue ?

Ring s’est arrêté 9 mois, et reprend ses activités le 1er février. Disons que je divise plus mes activités désormais.

Enfant, ma mère, une femme à la force insensée qui s’appelle Danielle, m’avait fait profiter des cours de Théâtre à Genève. Après quelques performances de pauvre valeur aux Beaux-Arts, j’ai eu la chance de réussir un casting pour un rôle dans un film sur Rainer Maria Rilke, petit rôle que je viens de jouer à Paris. Suite à cela,  un réalisateur américain résidant à Paris m’a contacté et fait passer des essais pour un rôle important dans un road-movie psychédélique américain, Down Boys. Une flamme coincée entre ultra-violence et ultra-romantisme dont le tournage est prévu en décembre 2006 dans le désert de Mohavi, à 400 km au sud de Los Angeles, près de Palm Springs. Si nos signatures se nouent, j’y croiserais Kevin Bacon, la poésie rouge du Dieu Mars et la peau profonde de l’Amérique.

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